A propos du portrait

« LE VISAGE – dans la clarté, le secret demeure » – Editions Autrement – Paris 1994

1 - Le danger pour un visage est de devenir seulement image. Un tel visage se fige. Tout entier dans ce qu’il donne à voir, le visage croit ainsi se protéger de l’imprévisible, incapable d’admettre qu’il faut vivre avec soi-même et avec autrui sur le fond invisible du secret qui rend chacun singulier et irremplaçable.

2 - La réflexion philosophique engage à penser que le visage, contrairement à l’image, ouvre une voie vers l’invisible.

3 - Le désir de représenter sur une toile, par la sculpture, ou la photographie, ce que l’œil perçoit, a-t-il une signification particulière lorsqu’il s’agit du visage humain ? Celui qui croirait s’approcher du visage en accumulant les détails attesterait de sa perspicacité mais tout autant de son ignorance du sens du visage. Ces représentations arrêtent le temps, ils font croire à l’éternité d’un sourire, d’une détresse ; ils retiennent une existence à l’instant où déjà elle se retire.

L’œil ne doit-il pas plutôt se réjouir que le visage reste dans le clair-obscur ?

La caméra se fait parfois agressive, elle traite le visage comme un objet.

 4 - Pourtant, le visage s’expose sans protection, et son appel est irrésistible pour ceux qui voient en lui l’alliance de la diversité infinie et de l’Un retiré en son énigme.

5 - Pourtant, dans un monde flétri par beaucoup de détresse, l’espérance d’un peu de douceur et de paix parmi les hommes implique de consentir à ce que le visage brise la résignation des cœurs et des institutions à l’impitoyable nécessité du malheur. Selon la sagesse du Cantique des Cantiques (2.7), il ne faut pas réveiller l’amour avant qu’il le veuille. Mais le visage ignore cette sagesse, ceux qui le rencontrent vraiment savent qu’il demande de laisser s’éveiller en soi, sans tarder davantage, l’amour si longtemps endormi.

Dans la clarté, le secret demeure, et pour celui qui a vu et voit un visage, le commandement « tu ne tueras point » s’évapore, tuer nécessitant l’aveuglement et la négation de l’autre. (Emmanuel Levinas)

« La pluralité est la loi de la terre. » Hannah Arendt

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 « Le visage originel contemple tout le domaine de la création jusqu’à la fin des temps »      Lin-Tsi

La feuille d’olivier n’est-elle pas connaissance sous forme d’image ?                                     Joseph Beuys